
Symbole incontournable de la gastronomie française, la moutarde de Dijon accompagne nos tables depuis des siècles. Mais d'où vient exactement ce condiment au goût si caractéristique ? Comment une ville de Bourgogne est-elle devenue synonyme mondiale de moutarde de qualité ? Et pourquoi dit-on « de Dijon » alors que la plupart des graines ne viennent plus de cette région ?
Plongeons dans l'histoire mouvementée de la moutarde de Dijon, des manuscrits médiévaux aux bocaux contemporains, pour comprendre comment une recette ancestrale est devenue un patrimoine gastronomique reconnu dans le monde entier.
📜 Sommaire
- Les premières traces : de l'Antiquité au Moyen Âge
- Comment Dijon est devenue la capitale de la moutarde
- L'évolution de la recette dijonnaise
- L'âge d'or et l'industrialisation (XVIIIe-XIXe siècles)
- La reconnaissance et la diffusion mondiale
- La moutarde de Dijon aujourd'hui : appellation et réalité
- Questions fréquentes
Les premières traces : de l'Antiquité au Moyen Âge
Contrairement à ce que l'on pourrait penser, la moutarde n'est pas une invention française. Ses origines remontent bien avant l'apparition de la recette dijonnaise que nous connaissons aujourd'hui.
L'Antiquité romaine : la « mustum ardens »
Les premiers témoignages de l'utilisation de la moutarde comme condiment remontent à l'Antiquité romaine. Les Romains broyaient des graines de moutarde qu'ils mélangeaient avec du moût de raisin (jus de raisin non fermenté), créant une pâte piquante qu'ils appelaient « mustum ardens » — littéralement « moût brûlant ».
📖 Étymologie : Le mot français « moutarde » dérive directement du latin mustum ardens. Cette étymologie révèle déjà le lien entre la moutarde et le raisin, préfigurant la recette bourguignonne à base de verjus (jus de raisin vert).
Dans son De re coquinaria (L'Art culinaire), le célèbre gastronome romain Apicius (Ier siècle) mentionne plusieurs recettes utilisant des graines de moutarde broyées, témoignant de la popularité de ce condiment dans la Rome antique.
Le Moyen Âge : la moutarde s'implante en France
Avec l'effondrement de l'Empire romain, la culture de la moutarde se maintient en Europe, particulièrement dans les monastères où les moines cultivent des jardins médicinaux et aromatiques. La moutarde y est appréciée autant pour ses propriétés culinaires que médicinales.
Les premières mentions écrites de la moutarde en France apparaissent dès le IXe siècle. Charlemagne lui-même, dans son Capitulare de villis (vers 795), recommande la culture de la moutarde (sinape) dans les domaines royaux.
⏳ Chronologie médiévale de la moutarde en France
- 795 : Charlemagne prescrit la culture de la moutarde dans le Capitulare de villis
- 1220 : Première mention de moutardiers parisiens dans les archives fiscales
- 1292 : Le Livre des métiers d'Étienne Boileau recense les moutardiers parmi les corporations parisiennes
- XIIIe siècle : La moutarde devient un condiment courant sur les tables nobles et bourgeoises
- 1336 : Première mention documentée de production de moutarde à Dijon
Au Moyen Âge, la moutarde est d'abord un produit parisien. La capitale du royaume possède une corporation de moutardiers reconnue dès le XIIIe siècle. Pourtant, c'est une autre ville qui va peu à peu s'imposer comme la référence en matière de moutarde : Dijon.
Comment Dijon est devenue la capitale de la moutarde
L'association entre Dijon et la moutarde n'est pas le fruit du hasard. Elle résulte d'une conjonction de facteurs géographiques, économiques et politiques qui ont fait de la capitale bourguignonne le berceau d'une tradition moutardière d'excellence.
Les atouts de la Bourgogne
🍇 Les avantages naturels et économiques
1. Le vignoble bourguignon
La proximité des vignobles permettait un accès facile au verjus (jus de raisin vert non mûr) et au vinaigre de vin, ingrédients essentiels dans la fabrication de la moutarde.
2. La culture des graines
La Bourgogne et ses régions voisines cultivaient traditionnellement la moutarde noire (Brassica nigra) et la moutarde brune (Brassica juncea).
3. Une position géographique stratégique
Dijon se trouvait sur d'importantes routes commerciales reliant le Nord et le Sud de l'Europe.
4. Le mécénat ducal
Les ducs de Bourgogne, puissants princes régnant sur l'un des États les plus riches d'Europe (XIVe-XVe siècles), encourageaient activement les productions artisanales de qualité.
Le XIVe siècle : l'essor dijonnais
- 1336 : Les archives municipales mentionnent pour la première fois des « moustardiers »
- 1382 : Des lettres patentes du duc Philippe II le Hardi réglementent la profession
- 1390 : La ville compte déjà plusieurs ateliers de fabrication reconnus
Le coup de génie du XVe siècle : la standardisation
📜 Anecdote royale : En 1477, lors du banquet offert à Dijon au roi Louis XI, les moutardiers présentent leur production au souverain. Impressionné, le roi aurait déclaré que « nul ne fait meilleure moutarde que celle de Dijon ».
La corporation des moutardiers dijonnais
- Un apprentissage rigoureux du métier (généralement 3 à 5 ans)
- Le respect de recettes codifiées
- Des contrôles de qualité réguliers par les jurés de la corporation
- La lutte contre les fraudes et falsifications
L'évolution de la recette dijonnaise
La recette médiévale : le verjus comme signature
🍇 Qu'est-ce que le verjus ?
Le verjus (du latin viridis, « vert ») est le jus extrait de raisins verts récoltés avant maturité. Son acidité est plus douce, plus fruitée, et moins agressive que celle du vinaigre.
Composition de la recette médiévale :
- Graines de moutarde noire ou brune, broyées
- Verjus de Bourgogne
- Sel
- Parfois : épices (poivre, clou de girofle, cannelle) pour les versions de luxe
Le tournant du XVIIIe siècle : Jean Naigeon et le vinaigre de vin
💡 L'innovation de Jean Naigeon (1752)
Le changement : Jean Naigeon remplace le verjus par du vinaigre de vin blanc.
Les raisons :
- Disponibilité : Le verjus n'était disponible qu'à certaines saisons
- Conservation : Le vinaigre de vin offrait une meilleure stabilité
- Régularité : Standardisation plus facile de la recette
La recette moderne : entre tradition et normalisation
| Ingrédient | Spécifications |
|---|---|
| Graines | Moutarde brune (Brassica juncea) principalement, broyées finement |
| Liquide acide | Vinaigre de vin, verjus, vin blanc ou mélange |
| Sel | Sel fin |
| Eau | Pour ajuster la consistance |
| Additifs autorisés | Acide citrique, conservateurs (selon réglementation) |
| Interdictions | Farine, amidon, colorants |
L'âge d'or et l'industrialisation (XVIIIe-XIXe siècles)
Le XVIIIe siècle : expansion et renommée
- 1747 : On compte 23 moutardiers officiellement enregistrés à Dijon
- Années 1750-1760 : Premières exportations régulières vers l'Angleterre et les Pays-Bas
- 1777 : Suppression des corporations par l'édit de Turgot
Le XIXe siècle : l'ère des grandes maisons
🏭 Les grandes maisons dijonnaises
Maison Grey-Poupon (1777)
- Fondée par Maurice Grey et Auguste Poupon
- Innovations : mécanisation partielle du broyage, pots en grès caractéristiques
Maison Maille (1747)
- Fondée à Paris par Antoine-Claude Maille, vinaigrier-distillateur du roi
- Spécialiste des moutardes aromatisées (estragon, fines herbes, épices)
Maison Amora (1919)
- Industrialisation poussée de la production
- Deviendra l'un des leaders du marché français au XXe siècle
🏆 Reconnaissance internationale : Lors de l'Exposition universelle de Paris en 1889, les moutardiers dijonnais remportent plusieurs médailles d'or.
La reconnaissance et la diffusion mondiale (XXe siècle)
L'après-guerre : démocratisation et enjeux d'approvisionnement
🌾 La fin de la culture locale des graines
Dès les années 1960, la quasi-totalité des graines provient de l'étranger, principalement du Canada et de l'Inde.
⚖️ Pourquoi la moutarde de Dijon n'a-t-elle pas d'IGP ?
- Origine des graines : 100% importées
- Production hors Dijon : fabrication partout dans le monde
- Terme devenu générique : désigne un type de recette, pas une origine
- Désaccords entre producteurs : critères impossibles à unifier
La moutarde de Dijon aujourd'hui : appellation et réalité
🌱 Renaissance de la moutarde bourguignonne
Depuis 2009, la maison Edmond Fallot (Beaune) commercialise des moutardes faites avec des graines 100% bourguignonnes.
| Critère | Moutarde de Dijon | Moutarde de Bourgogne IGP |
|---|---|---|
| Statut juridique | Aucune protection (terme générique) | IGP (Indication Géographique Protégée) |
| Origine des graines | Monde entier (principalement Canada) | 100% Bourgogne obligatoire |
| Lieu de fabrication | N'importe où dans le monde | Obligatoirement en Bourgogne |
| Prix moyen | 2-5 €/pot | 8-15 €/pot |
Questions fréquentes sur les origines de la moutarde de Dijon
❓ Qui a inventé la moutarde de Dijon ?
Il n'y a pas un seul « inventeur ». Si l'on veut retenir un nom, Jean Naigeon (1752) a marqué un tournant décisif en substituant le vinaigre de vin au verjus traditionnel.
❓ La moutarde de Dijon est-elle protégée comme le champagne ou le roquefort ?
Non. En revanche, la « Moutarde de Bourgogne » possède une IGP depuis 2009, garantissant graines et fabrication en Bourgogne.
Conclusion : Un patrimoine vivant entre tradition et mondialisation
L'histoire de la moutarde de Dijon est celle d'un savoir-faire régional devenu référence mondiale.
🏛️ Un héritage qui perdure
- Relance de la culture locale de graines (IGP Moutarde de Bourgogne)
- Préservation des moutarderies artisanales (Fallot à Beaune)
- Valorisation touristique et culturelle
- Transmission des savoir-faire traditionnels
« La moutarde de Dijon n'est pas qu'un condiment : c'est un morceau d'histoire, un savoir-faire, une identité. »
📚 Sources historiques et références
- Archives municipales de Dijon
- Le livre des métiers, Étienne Boileau (1292)
- Fallot, E. (2010). Histoire de la moutarde de Bourgogne. Éditions du Bien Public.
- INAO - Cahier des charges IGP Moutarde de Bourgogne (2009)
Article rédigé : Février 2026



